Dieu, mon hôpital !


28 juillet 2013 | Par Caroline Coq-Chodorge – Mediapart.fr

Le lieu est propice à la déambulation : l’air est brûlant, mais les coursives voûtées sont fraîches ; tout près tintent les cloches de la cathédrale. Situé au cœur de l’île de la Cité, bordant le parvis de Notre-Dame-de-Paris, l’Hôtel-Dieu est le plus vieil hôpital de France. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. En 2010, 2 000 personnels médicaux et non médicaux y travaillaient. Ils ne sont plus que 500 aujourd’hui.

Jugé trop vétuste, l’Hôtel-Dieu est restructuré par la direction générale de l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris, le plus grand CHU d’Europe, qui regroupe 37 hôpitaux). Un à un, ses services d’hospitalisation déménagent, le plus souvent vers l’hôpital Cochin, situé au sud de la Seine, à 1,8 kilomètre de là.

L’urgentiste Gérald Kierzek dans la cour d’honneur de l’Hôtel-Dieu.L’urgentiste Gérald Kierzek dans la cour d’honneur de l’Hôtel-Dieu.© (dr)

 

« Je vois ce lieu magnifique et j’imagine les directeurs d’hôpitaux avec une coupe de champagne, trinquer au départ des malades et des médecins » : c’est l’urgentiste Gérald Kierzek qui parle. On lui tape dans le dos : « Tu es la mascotte de l’hôpital ! » Très médiatique, il incarne la résistance d’une partie du personnel à la restructuration et à la reconversion de l’Hôtel-Dieu.

Le 8 juillet, son chef de service lui a retiré la responsabilité du Service médical d’urgence et de réanimation (il reste urgentiste). Une décision avec laquelle la direction a pris ses distances, mais qui a relancé le mouvement de contestation. À tel point que le 10 juillet, la ministre de la santé a annoncé le « report du calendrier » de la fermeture du service des urgences, initialement prévue le 4 novembre, constatant « la dégradation du climat social » et souhaitant que s’ouvre une « vraie concertation» sur l’avenir de l’Hôtel-Dieu.

Car une bataille rangée oppose deux camps et deux visions de l’hôpital. La première est portée par la direction générale. L’Hôtel-Dieu est le dernier épisode d’un incessant mouvement de restructuration de l’AP-HP autour de grands hôpitaux. Mais la direction a un autre projet pour l’Hôtel-Dieu (à découvrir aussi ici) : elle prévoit d’y développer dès la rentrée « un nouveau concept d’hôpital universitaire », un « hôpital debout », sans lits d’hospitalisation, ouvert 24 heures sur 24 et organisé autour de consultations de médecins généralistes et spécialistes, sans dépassements d’honoraires.

« À Paris, 54 % des médecins généralistes et 75 % des médecins spécialistes pratiquent des dépassements d’honoraires », rappelle Jean-Yves Fagon, chef du service de réanimation médicale à l’hôpital européen Georges-Pompidou, et co-auteur du projet médical du nouvel Hôtel-Dieu. Le nouvel Hôtel-Dieu veut répondre à cette difficulté d’accès aux soins courants des populations parisiennes les plus fragiles : « les jeunes, dont l’état de santé est catastrophique, les populations précaires du centre de Paris, les personnes âgées de 65-75 ans mobiles, les malades chroniques, les personnes handicapées », énumère Jean-Yves Fagon.

Le nouvel Hôtel-Dieu doit aussi faire une large place à des soins innovants, tournés vers la prévention des maladies et la lutte contre les inégalités de santé, en lien avec la médecine de ville. Si les premières consultations doivent ouvrir à la rentrée, Jean-Yves Fagon reconnaît que le projet « n’est pas ficelé. Il y a beaucoup de variables non maîtrisables. On montera en charge mois après mois ».

Alain Carini, élu CGT de l’Hôtel-Dieu, devant le local du syndicatAlain Carini, élu CGT de l’Hôtel-Dieu, devant le local du syndicat© (dr)

 

Ces incertitudes suscitent deux types de réactions. La communauté médicale d’établissement, élue par les médecins de l’AP-HP, ne s’oppose pas à ce « pari sur l’avenir, qui pourrait s’avérer utile », explique son président Loïc Capron. Mais elle craint en revanche qu’il coûte cher : « L’AP-HP accuse une dette de 2 milliards d’euros. La plupart de nos hôpitaux sont dans un état lamentable. Peut-on se permettre des fantaisies ? » La direction assure de son côté que le projet est auto-financé : elle prévoit en effet de vendre son siège situé avenue Victoria, en face de la Mairie de Paris. L’administration centrale de l’AP-HP déménagerait donc à l’Hôtel-Dieu. Les syndicats flairent eux l’opération de valorisation immobilière pour renflouer les caisses de l’AP-HP, qui se solderait par « la vente de l’Hôtel-Dieu au Qatar », explique Alain Carini, infirmier et élu CGT, le syndicat majoritaire. « Leur projet est flou, ils sont incapables de répondre à nos questions. »

Ordres et contre-ordres

Il y a environ deux mois, les opposants à la restructuration et à la reconversion de l’Hôtel-Dieu, regroupés au sein d’un collectif intitulé L’hôpital pour tous, ont présenté leur « projet alternatif » : un « hôpital de proximité généraliste », à taille humaine, organisé autour d’un service d’urgences, adossé à des services d’hospitalisation classiques. Il prévoit aussi de rouvrir la maternité de l’Hôtel-Dieu fermée voilà plus de vingt ans. Ce projet prend le contre-pied d’une « vision de l’hôpital qui consiste à réduire le nombre d’hôpitaux et à créer des mastodontes, explique Gérald Kierzek, co-auteur de ce projet. Si l’AP-HP remplit sa mission d’excellence, elle passe à côté de sa mission d’assistance ». Un des symptômes de cette dérive est selon lui l’allongement du temps d’attente dans des services d’urgence surdimensionnés, « jusqu’à 8 à 10 heures ».

« Gérald Kierzek est seul, à la limite de l’imposture. Le malheur, c’est qu’il est tout sauf un imbécile », s’agace Loïc Capron, représentant des médecins de l’AP-HP. Mais ce qui le met vraiment en colère, c’est l’intrusion du politique dans ce dossier. Dans un communiqué cinglant, il dénonce la décision de la ministre de reporter la fermeture des urgences, « une structure bringuebalante dans un hôpital vidé de ses ressources au mépris de la santé des Parisiens, ce qui est totalement indigne ».

À l’intérieur même de l’Hôtel-Dieu, cette décision n’a pas toujours été bien vécue : « Ce report a été décidé sans envisager les conséquences. Ces ordres et contre-ordres sont difficiles à vivre pour le personnel. On peut regretter la décision de restructurer l’Hôtel-Dieu, mais aujourd’hui c’est un hôpital où il ne se passe plus rien », explique Claire Le Jeune, chef du service de médecine interne, dont le déménagement programmé en septembre est lui aussi repoussé.

Les allées vides de l'hôpital aujourd'hui.Les allées vides de l’hôpital aujourd’hui.© (dr)

Ce presque consensus médical sur la nécessité de fermer les urgences, Christophe Prudhomme, membre du collectif des médecins CGT et co-auteur du projet alternatif, le balaie d’un revers de main : « La communauté médicale de l’AP-HP a un système de fonctionnement de caste, quasi mafieux. Pour la première fois, les gens de la base s’opposent à leurs projets. » L’Hôtel-Dieu serait-il le théâtre d’une lutte des classes ? L’hôpital public est un univers très hiérarchisé, scindé entre deux types de personnels : les médecins, qui ont un statut à part, et les autres personnels infirmiers, aides-soignants, techniciens, administratifs. Ces derniers sont représentés par les syndicats présents dans les instances du dialogue social à l’hôpital, qui « ont rendu à l’unanimité des avis négatifs sur le projet du nouvel Hôtel-Dieu, rappelle Alain Carini, élu CGT. Mais à l’AP-HP, il n’y a que les médecins qui ont le droit de donner leur avis ».

Les syndicats admettent toutefois avoir du mal à mobiliser le personnel. La manifestation la plus importante en juin a réuni 200 personnes selon la CGT. « Le soutien viendra de l’extérieur, estime Gérald Kierzek. Y a-t-il un seul candidat aux municipales qui accepte que ferment des urgences au cœur de Paris ? Celui-là, je ne vote pas pour lui. »

Banderole accrochée sur une fenêtre de l'hôpital.Banderole accrochée sur une fenêtre de l’hôpital.© (dr)

L’argument a manifestement fait mouche auprès des élus, à quelques mois des élections municipales. Depuis le printemps, ils défilent à l’Hôtel-Dieu. Le Front de gauche parisien dénonce « la casse de l’hôpital public » et la création d’un « désert hospitalier » au centre de Paris (lire ici un billet de blog sur Mediapart). Les Verts leur ont emboîté le pas, comme le maire du IIe arrondissement, Jacques Boutault : si EELV prônait, pendant la présidentielle, une politique de santé moins centrée sur l’hôpital, lui veut conserver un « vrai service d’urgence au centre de Paris ». Quant à la candidate UMP Nathalie Kosciusko-Morizet, elle souligne, sans surprise, « les multiples contradictions » des socialistes sur le sujet (son blog est ici).

Le Parti socialiste a en effet étalé ses divisions. En juin et en juillet, le maire Bertrand Delanoë a fait adopter deux vœux en conseil de Paris par lesquels il rappelle avoir « clairement fait part de son opposition » à la fermeture des urgences le 4 novembre, y compris dans une lettre au premier ministre fin juin.

Il estime que le projet alternatif doit être examiné, le personnel concerté, et les urgences maintenues tant que « toutes les difficultés susceptibles de compromettre l’accès aux soins, y compris en urgence, des Parisiens ne seront pas levées ». Il a manifestement été entendu puisque la ministre de la santé Marisol Touraine a repris point par point cet argumentaire. Christophe Girard, le maire socialiste du IVe arrondissement (celui de l’Hôtel-Dieu), se félicite d’ailleurs que Marisol Touraine ait eu « la sagesse d’écouter le maire de Paris ».

Le Guen contre Hidalgo

Des « simagrées » : c’est ainsi que Jean-Marie Le Guen juge les prises de position… de sa propre famille politique. Député socialiste, adjoint au maire de Paris chargé de la santé, président du conseil de surveillance de l’AP-HP, il est l’un des promoteurs du projet du nouvel Hôtel-Dieu, et défend la fermeture des urgences. Au lendemain de l’annonce du report de la fermeture des urgences, il twittait :

Selon lui, l’argument du « vide sanitaire » au cœur de Paris ne tient pas, car l’offre hospitalière dans la capitale y est « fournie » et « densifiable ». Il moque ceux qui « depuis l’annonce de la fermeture des urgences le 4 novembre, ont l’impression qu’ils vont faire un infarctus dans les 5 minutes sans qu’aucun hôpital ne puisse les soigner ». Jean-Marie Le Guen est par ailleurs membre de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo, en charge des questions de santé. Et il est confiant sur sa capacité à convaincre ses camarades : « Personne au Parti socialiste ne défendra le projet CGT, personne ne défendra la fermeture de l’Hôtel-Dieu, donc je suis sûr que, content ou pas, ils viendront tous sur ma position. » Position qui, ajoute-t-il, est « amendable ».

Carte des hôpitaux de l’AP-HP.Carte des hôpitaux de l’AP-HP.

Christophe Prudhomme de la CGT met en garde le Parti socialiste : « Si la fermeture des urgences est simplement reportée jusqu’aux municipales, le retour de bâton sera incroyable ! Il faut qu’ils soient vigilants. Les agents hospitaliers n’y croient plus, renvoient la droite et la gauche dos à dos. Ils se tournent au mieux vers l’abstention, au pire vers le vote FN. » Jean-Marie Le Guen prévient à son tour le syndicat : « Il ne faudrait pas que l’Hôtel-Dieu devienne le Goodyear de l’hôpital public, que des gens s’enferment dans la radicalité et dans le déni des réalités. Et qu’au bout du compte, il n’y ait pas d’évolution, pas de nouvelle offre de soins. Car il y a une tentation forte de fermer l’Hôtel-Dieu. »

Politiques, médecins, syndicats : les balles sifflent au-dessus de la cour d’honneur désertée de l’Hôtel-Dieu. Manque un belligérant : le patient. Lui aussi est divisé sur le sujet. Thomas Sannié, représentant des usagers à l’AP-HP, a choisi de s’engager pour le nouveau projet médical de l’Hôtel-Dieu. Il est membre du comité de pilotage et veut y installer un « bureau des patients, pour y faire avancer nos droits ». « Dans le contexte actuel, je prends un risque. Mais je crois possible de faire de la médecine autrement dans ce lieu symbolique », dit-il. Il est inflexible sur un point : «Je conteste toute légitimité à tout homme ou femme politique sur ce sujet. C’est une question sérieuse, qui intéresse la sécurité des patients, le job des soignants. »

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