Québec : Suicide de quatre infirmières


Source: Le devoir

Est-il normal que le monde du travail soit malmené à ce point?

Daniel Côté – Anthropologue spécialisé en santé et sécurité du travail  18 août 2010  Santé

La presse québécoise rapportait la semaine dernière le cas de quatre infirmières du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ) qui se sont suicidées depuis moins de deux ans. Dans le quotidien Le Soleil du 13 août 2010, on évoque l’idée d’un «retour au travail précipité» d’une infirmière qui ne se sentait pas prête à retourner au travail, mais qui a du s’y astreindre à la suite d’une contre-expertise médicale réalisée pour le compte de l’employeur. Quatre personnes qui se donnent la mort et qui travaillent dans la même organisation, ça suscite des questions et ça bouleverse aussi, car le suicide, comme comportement extrême, n’est peut-être que la partie la plus visible d’un malaise généralisé. Ce phénomène nous rappelle l’affaire France Télécom, qui a enregistré entre 2008 et 2009 35 suicides d’employés. Le gouvernement français avait par la suite ordonné une enquête en profondeur pour faire la lumière sur cette affaire où l’on soupçonne la politique de réorganisation et de management d’avoir provoqué un stress indu auprès des employés.

Je vais traiter de deux aspects du problème: d’abord la santé psychologique au travail et l’évaluation médicale des travailleurs proprement dite.

Santé psychologique au travail

De nos jours, il est reconnu que l’environnement de travail constitue un déterminant important de la santé des individus. Demande psychologique, charge de travail, soutien social et émotionnel émanant des collègues ou des supérieurs, justice organisationnelle, reconnaissance du travail par les pairs et les supérieurs, conciliation travail-famille, autonomie au travail, relations interpersonnelles et gestion des changements sont autant de facteurs déterminants de la santé psychologique au travail (Brun, Jean-Pierre et coll., Guide pour une démarche stratégique de prévention des problèmes de santé psychologique au travail, Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, 2009).

La question à se poser est de savoir s’il existe une trame commune, un lien situationnel entre ces personnes qui pourraient témoigner d’une gestion déficiente ou inadéquate de l’absentéisme et de l’incapacité prolongée. Il ne s’agit pas d’accuser qui que ce soit, mais bien de déterminer les causes possibles de ces suicides pour éviter que de tels drames se produisent à nouveau.

Évaluation médicale

Si le contexte de travail peut être mis en doute, les outils de mesure de la santé des travailleurs peuvent l’être également. Dans le cas de la santé au travail, il est généralement question d’évaluation des capacités fonctionnelles. Ainsi, un travailleur peut se voir attribuer une limitation fonctionnelle ou recevoir une assignation temporaire pour faciliter un retour au travail le plus rapide possible. Le médecin traitant évalue si le travailleur est apte ou non à retourner travailler à son emploi prélésionnel ou s’il doit être assigné temporairement à une tâche moins exigeante.

L’avis du médecin traitant peut être contesté par l’assureur ou par l’employeur (ça semble être le cas dans l’affaire qui nous concerne ici), et c’est alors le Bureau d’évaluation médicale (BEM) qui fait figure d’arbitre en rendant un jugement clinique auquel est lié l’assureur en dernière analyse. Ceci peut prendre des mois, voire des années, et c’est toujours le travailleur qui fait les frais de cette lourdeur bureaucratique.

Les études scientifiques le montrent: il y a un lien entre la durée de ces litiges médico-légaux et la détresse psychologique des travailleurs. D’où l’importance de disposer d’outils d’évaluation adéquats. Or, plus de 30 ans après l’adoption de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles (LATMP), les médecins-conseils disposent de très peu d’outils pour évaluer les capacités fonctionnelles des travailleurs en matière de santé psychologique.

La santé psychologique au travail, thématique émergente et préoccupation croissante de la recherche en santé et sécurité du travail (SST), demeure l’enfant pauvre du système de santé et de compensation, et les outils d’évaluation actuels qui sont utilisés pour sonder les capacités fonctionnelles des travailleurs reposent surtout sur l’émission de limitations physiques. Déjà remis en cause dans les milieux médicaux pour leur capacité plus ou moins fidèle à évaluer la capacité fonctionnelle (physique) des travailleurs, ces outils d’évaluation n’offrent souvent qu’un portrait trop vague de l’état psychique des travailleurs, à plus forte raison quand cet état psychique découle d’une situation de travail qui mériterait de sérieux correctifs.

Un métier à haut risque de détresse

N’entendons-nous pas tous les jours les professionnels des soins infirmiers crier leur détresse quotidienne sur la place publique? Le problème ne date pas d’hier: de nombreux rapports scientifiques affluent depuis plusieurs années dans l’ensemble des pays industrialisés pour démontrer à quel point les soins infirmiers sont devenus un métier à haut risque de détresse psychologique.

Certains «principes» du retour au travail sain et durable sont maintenant reconnus dans les milieux de la recherche en SST. Parmi ces principes, nous retrouvons l’engagement de l’employeur en matière de SST et les moyens mis en place par ce dernier pour s’assurer d’un contact soutenu avec le travailleur. Ceci peut prendre la forme de la présence, dans l’entreprise, d’une personne désignée pour assurer la coordination du retour au travail.

Le retour au travail, ça se planifie et il ne suffit pas de voir son dossier médical «consolidé» pour que tout se passe sans heurt, surtout au retour d’une absence prolongée qui a pu laisser des traces en termes d’estime de soi, de stigmatisation ou d’atteintes à son identité personnelle.

Dans le monde changeant du travail, il est de plus en plus question de la pression au travail, de flexibilité des heures de travail, de précarisation de l’emploi, etc. Ce contexte n’est pas le seul fait du milieu des soins infirmiers, et tous ne vont pas souffrir d’une détresse psychologique et se donner la mort. Mais de nombreux travailleurs subissent un stress au travail. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la détresse psychologique, et plus particulièrement l’épuisement professionnel, serait la deuxième cause d’arrêt de travail prolongé, derrière les maux de dos (OMS 2006).

D’ailleurs, les maux de dos, comme tous ces problèmes «invisibles», font souvent l’objet de litiges médico-légaux, ces litiges étant eux-mêmes une source de déboires et de stigmatisation pour les personnes concernées qui souffrent de n’être pas crues ou de passer pour des profiteurs.

Si le secteur des soins infirmiers est considéré comme un secteur d’activité à haut risque d’absence prolongée du travail dans le monde entier, qu’attendons-nous pour agir? Allons-nous attendre une autre affaire France Télécom avant de porter notre regard attentif sur la situation qui prévaut dans les milieux hospitaliers québécois?

Est-il normal que le travail, principal lieu de notre construction identitaire personnelle et pilier central de notre estime de soi, soit malmené à ce point? Est-il normal que les soins infirmiers, véritable mur porteur de notre système de santé, soient devenus un véritable repoussoir auprès d’une génération montante de futurs travailleurs et travailleuses? Problèmes de relève, dites-vous! J’en suis bien étonné!

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