Interview : « Il faut rapidement redonner l’envie de rester et de venir travailler à l’Hôpital » Julien Terrié – Secrétaire Général CGT CHU Toulouse

Propos recueillis par la revue de l’Ecole Emancipée (tendance de la FSU)

EE- Les médias parlent sans arrêt d’un « hôpital en crise ». Quelle est la situation réelle de l’hôpital public en France ?

JT : On peut parler de crise, en effet, mais elle est méticuleusement organisée depuis des dizaines d’années et nous arriverons vite au point de bascule si rien ne change. La situation notamment financière des hôpitaux est sabotée par l’endettement car pour chaque nouveau projet un hôpital est obligé d’emprunter sur les marchés financiers à des taux exorbitants, pour info nous payons 60 millions d’euros par an au CHU de Toulouse (dont 12 millions d’intérêts) aux banques commerciales cela représente l’équivalent de plus de 1000 postes ! C’est une partie de ce qu’il nous manque pour bien soigner… De plus, les hôpitaux payent une taxe sur les salaires (un impôt) de 5 milliards d’euros tous les ans (= 90 000 postes !), sachant que le financement des hôpitaux vient de la sécurité sociale, c’est un transfert d’argent de la sécu vers l’état pour organiser le déficit. Pour payer ces sommes importantes chaque hôpital est incité à supprimer des postes et des lits, d’où la situation actuelle. La tarification à l’acte nous également transformé en usine à soins. La situation est dégradée par le management pathogène que nous vivons visant à nous dégoûter de l’engagement au service public et nous rendre « privé compatible », le gel des salaires qui dévalorise nos professions empêche de recruter et de maintenir le personnel qui préfère parfois changer de carrière que participer à ce système qui devient globalement maltraitant. 

Le privé prospère sur les dysfonctionnements hospitaliers car les ARS les aident à s’installer là où le service public recule mais dans l’intérêt seuls de leurs actionnaires. Il y a par exemple des rachats de cabinets de radiologie, de cabinets médicaux par des groupes à but très très lucratif.

Il faut noter aussi que la baisse de l’Aide Médicale d’État est une baisse de financement car nous continuerons à soigner les sans-papiers mais en creusant le déficit… L’Hôpital ne tient que sur la conscience professionnelle des agents qui continuent à soigner au mieux et innover malgré les contraintes, la question est : pour combien de temps ?

EE- Quelles incidences cet état de crise a sur les patient·es et les conditions de travail des personnels ?

JT: La saturation des urgences et le manque de lits qui découlent de cette situation constituent bien entendus des pertes de chances voire des mises en dangers dans les situations les plus aiguës. Le phénomène le plus difficile à quantifier est le « retard au soin » qui aggrave globalement l’état de santé des populations les plus précaires ou habitants dans des déserts médicaux. Concrètement les décès évitables se multiplient dans les urgences, l’urgentiste Christophe Prud’homme (CGT santé et AMUF) estime à 1500 ou 2000 morts évitables par an dans les services d’urgences du pays. A Toulouse, en février 2024 nous avons eu un suicide de patients hospitalisé depuis 9 jours dans un box de consultation faute de places en psychiatrie, la veille il y avait eu un viol et une agression sexuelle de patientes dans ce même service la situation est gravissime. Depuis il y a eu deux nouveaux suicides de patients en psychiatrie. Nous accompagnons les familles pour que tous les responsables notamment institutionnels soient condamnés. La fin de l’impunité des responsables de la situation est importante pour que les choses changent. 

Concernant les conditions de travail, le gros problème est l’inadéquation entre le personnel et la charge réelle en soin, le ratio soignant/soigné moyen tend à baisser ce qui n’est plus compatible avec des soins correspondant aux règles de métier ou alors il faut travailler plus, revenir sur ses repos, faire des heures supplémentaires et donc, en tant que professionnel, se briser la santé… Les absences et les accidents de travail explosent notamment depuis la suppression des CHSCT dans les hôpitaux en 2022 (+30% de déclaration d’accident de travail entre 2022 et 2023 au CHU de Toulouse, par exemple). Aucune politique de prévention de la santé du personnel n’est mise en place dans le cadre des restructurations, depuis le Covid nous savons que les métiers hospitaliers sont des métiers dangereux et dans les conditions actuelles une infirmière hospitalière pourra enchainer les nuits et week-end jusqu’à 64 ans… Avant 2010, elles pouvaient partir à 55 ans !

EE- De quoi l’hôpital public aurait besoin immédiatement pour faire face à la situation ?

JT – Il faut rapidement des moyens pour augmenter les salaires, et redonner l’envie à de nombreux soignants de rester ou venir travailler à l’hôpital, pour cela il faut supprimer le sabotage financier : 1. La dette des hôpitaux doit être annulée entièrement, un tiers a été annulée pendant le Covid mais la situation est revenue  car les hôpitaux se réendettent pour les nouveaux projets, il faut rapidement augmenter le taux de cotisation de la sécurité sociale pour que les hôpitaux puissent investir sur fonds propres, sans devoir supprimer des lits et des postes. 2. La taxe sur les salaires doit être supprimée. 

La dernière loi sur des ratios soignants/soignés contraignants dans chaque spécialité peut être un levier à condition d’en avoir les moyens mais le principe de rendre illégal le sous-effectif hospitalier est fondamental. Nous savons qu’au-delà de 7 patients en charge en chirurgie par exemple le risque de complications et de mortalité augmente (étude du Lancet journal), or aujourd’hui la majorité des services de chirurgie peuvent avoir un binôme pour 10 voire 12 patients, cette question est fondamentale.

Les CHSCT doivent être rétablis dans les hôpitaux avec droit de véto sur les restructurations pour bloquer les restructurations pathogènes et le CSE doit pouvoir bloquer des projets présentant un problème de santé public (suppressions de lits). 

Le management pathogène et le harcèlement institutionnel doivent être fortement punis comme les violences de patients envers le personnel hospitalier donnent des peines plus sévères ce doit être le cas pour les agissements envers le personnel hospitalier.

Bien évidemment, les professions hospitalières doivent être considérées comme professions dangereuses et accéder à la catégorie « super active » qui permet le départ à la retraite à 55 ans (57 depuis la réforme Borne, mais bien sûr nous voulons l’abroger)

La démocratie sanitaire ne doit pas être un concept creux et donc les Agences Régionales de Santé ARS doivent être supprimées et remplacées dans les CPAM par une assemblée décisionnelle de mouvements sociaux, habitants élu par les assurés sociaux.

Concernant les déserts médicaux, il faut s’inspirer des « secteurs » de psychiatrie qui ont été une victoire de mai 68, c’est-à-dire créer partout des centres de santé publics hospitaliers avec des médecins hospitaliers au plus près du domicile pour une santé plus tournées vers la prévention. 

EE- Quels seraient les leviers de mobilisations pour les obtenir ?

JT- La clé est la mobilisation convergente entre les habitant.e.s, les usager.e.s et les hospitalier.e.s, il est difficile de construire ce genre de mobilisation mais celles que l’on a pu vivre ont été victorieuses. Pour cela, il faut rappeler à toutes et tous que le financement des hôpitaux (et du système de santé en général) vient de chacune de nos fiches de paye, c’est le salaire socialisé, c’est-à-dire les cotisations cumulées de tou.te.s les travailleur.se.s de ce pays qui financent les salaires des hospitalier.e.s, le fonctionnement et les investissements lourds hospitaliers mais aussi l’enseignement des métiers de santé et une partie de la recherche médicale. Les capitalistes ont horreur de ce système et tente de le saboter car si les salaires augmentent par l’égalité professionnelle, la régularisation des sans-papiers et par la victoire des luttes alors les moyens pour la sécurité sociale et donc pour la Santé augmentent aussi. Les hôpitaux appartiennent donc à tout le monde si tout le monde en avait conscience cela permettrait de créer plus facilement des mobilisations de masse. La lutte pour le 100% sécu, c’est-à-dire l’intégration des mutuelles dans le régime général, ferait gagner énormément d’argent à toutes et tous et pourraient être un facteur de mobilisation.

Les hospitalières doivent prendre conscience de leur pouvoir, une grève de tous les agents en même temps en sortant seulement toutes et tous même seulement 10 ou 15 min devant nos hôpitaux générerait un chaos organisationnel très important (sans mettre en danger de patient.e.s bien sûr) tellement le flux est tendu. Nous devons être créatifs dans nos mobilisations, nous avions réalisé un clip en 2018 « Basique » qui décrivait déjà la situation actuelle et qui a redonné le goût à la mobilisation. Il y a de la résignation mais aussi un réelle volonté de masse de défendre l’hôpital public, la Sécurité Sociale et de refuser les déserts médicaux, la rentabilité et le profit dans la Santé, c’est sûrement ce levier là qu’il faut activer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.