Pourquoi la situation est explosive au CHU de Toulouse


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Alice Patalacci 13/06/2017

« On sent que la direction est en train de sonner la fin de la récré ». Pauline Salingue, déléguée CGT et membre du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’hôpital de Purpan à Toulouse, tapote nerveusement sur la table en bois, au milieu du jardin d’enfants de sa résidence du quartier de Jolimont. La trentenaire surveille sa fille qui glisse sur un toboggan. Dans ses mains, elle tient trois feuilles. Ce sont trois convocations disciplinaires, signées de la main du directeur général du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse et du directeur adjoint du pôle Ressources humaines. « Et j’en ai encore trois autres comme ça, qui visent toutes des membres de la CGT », annonce-t-elle. Autant de preuves d’une situation devenue intenable entre les syndicats et la direction de l’hôpital.

Un suicide met le feu aux poudres

Le dialogue social était déjà tendu depuis plusieurs années, selon la CGT. Mais, le 13 juin 2016, tout s’emballe. Dans la nuit, un infirmier du service d’hypertension artérielle du site de Rangueil met fin à ses jours. Sa collègue le retrouve enfermé dans le bureau qu’ils partagent, vers 9 heures. Une fois la porte forcée par les employés de sécurité, le personnel de l’hôpital ne peut que constater le suicide. Par « injection de curare [substance qui provoque une paralysie des muscles, NDLR] et anesthésiant », précise le rapport de la commission d’enquête interne du CHU, daté de juillet 2016 et consulté par Mediacités. Le jour-même du suicide, une procédure de Danger grave et imminent (DGI) est initiée pour permettre la tenue, sous 24 heures, d’un CHSCT extraordinaire. Le personnel est réuni le 13 juin à 13 h 30, puis l’épouse de l’infirmier et sa sœur sont reçues une heure plus tard.

Une cellule de soutien psychologique arrivée trop tardivement

Le cabinet Addhoc est chargé par le CHSCT du CHU de Toulouse de l’enquête concernant le suicide. Plusieurs mois avant le drame, dès le début de l’année 2016, un membre du CHSCT avait déjà rencontré un consultant d’Addhoc, dans le cadre d’une conférence. Après discussion, ils avaient convenu de se revoir, car le CHSCT avait déjà été alerté sur la santé psychosociale « fragile » de certains salariés,
« pouvant aller jusqu’au suicide », indique un expert du cabinet à Médiacités.

Le 7 novembre 2016, après 62 jours d’enquête et 67 entretiens, Addhoc rend son premier rapport concernant le suicide de l’infirmier. Résultat : un document de 228 pages, qui met notamment en lumière l’absence de cellule de soutien psychologique pendant de longues semaines après le drame. « Nous l’avons demandé avant de commencer les entretiens mais, malgré nos relances, elle n’a été mise en place qu’en octobre », déplore un membre du cabinet. La direction hospitalière explique qu’un tel dispositif est « long à instaurer ». Elle ajoute également qu’un suivi individuel et collectif a été temporairement proposé avec la psychologue et la médecine du travail, « mais qu’il a été très peu sollicité ».

Le Code du travail indique que l’employeur a une obligation de sécurité envers ses salariés, notamment en prenant des mesures de prévention. « Or, s’il y a un blessé ou un mort, c’est le signe d’un échec en la matière, souligne Addhoc. Même s’il n’est pas le premier responsable, il n’a pas réussi à le protéger. »

Pour mieux comprendre le geste de l’infirmier, le cabinet s’est également intéressé aux circonstances du drame. Il travaillait à l’hôpital depuis une trentaine d’années et était « impliqué dans son travail au sein du service de Réanimation cardiovasculaire », rappelle la direction de l’hôpital. En 2011, l’infirmier doit faire face à des soucis de santé. Après un arrêt de travail prolongé, un poste lui est aménagé au sein du service d’hypertension artérielle. « C’est un travail très différent (…), à ses yeux, vécu comme moins valorisant », est-il précisé dans le rapport de la commission d’enquête interne de l’hôpital.

De nombreux personnels sont « en situation de détresse », indique le rapport d’expertise Addhoc. « Les indicateurs d’alerte sont au rouge et les troubles sont visibles et alarmants : burn out, dépression, tentatives de suicides, suicides. »

Trois autres suicides en quatre semaines

En quatre semaines, trois autres drames ont terni l’image de l’hôpital. Le 20 juin 2016, un infirmier de 41 ans, qui travaillait au service des urgences de l’hôpital de Purpan, a été retrouvé mort, au volant de son véhicule, au nord de Toulouse. Deux jours plus tard, une étudiante de 43 ans, en deuxième année de l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI), s’est suicidée à son domicile, après avoir effectué un stage au CHU. Le 1er juillet, une auxiliaire puéricultrice de 54 ans, qui travaillait en consultation à l’hôpital des enfants, met fin à ses jours.

Après ces trois nouveaux suicides, le CHSCT du CHU de Toulouse sollicite le cabinet Addhoc, pour une deuxième enquête, étendue à l’ensemble du centre hospitalier et non plus sur le seul site de Rangueil. Le travail des consultants se complique.
« L’enquête n’a commencé qu’en mars, car la direction jouait au chat et à la souris », confie un des consultants du cabinet. A ce jour, l’enquête n’est pas achevée. Addhoc dit même avoir été contraint de suspendre ses travaux sur l’hôpital des enfants après s’être vu reprocher par l’encadrement que son intervention constituait « un facteur de risques psychosociaux supplémentaire nourrissant un risque de suicide » ! Le cabinet déplore que les conditions de ses interventions de terrain « ne semblent pas réunies ».

« Ils entravent notre enquête »

Mediacités a consulté des mails échangés par Addhoc et la direction. Ils montrent les difficultés éprouvées par le cabinet pour collecter des informations nécessaires à l’enquête. Le 13 octobre, une consultante tente ainsi d’obtenir deux documents, déjà demandés trois jours plus tôt : les organigrammes généraux par pôle et par service, ainsi que les effectifs par pôle. Richard Barthes, le directeur du pôle Ressources humaines du CHU de Toulouse, lui répond sept jours plus tard, en ne lui faisant parvenir que le second document. « Concernant les organigrammes de pôle, il n’existe pas de document les retraçant. Néanmoins, ils ont tous la même configuration », balaie-t-il. Un heure après avoir reçu ce mail, la consultante insiste en répétant avoir besoin de ces données. Le 17 novembre, elle renouvelle sa demande auprès de Richard Barthes, en lui demandant a minima le tableau des emplois du CHU. Quatre jours plus tard, après une relance de la CGT, le cabinet finit par recevoir un trombinoscope et « la dernière version de la carte des métiers ».
« Ils nous demandaient tellement de choses, il nous fallait du temps pour collecter certaines informations », se défend la direction du centre hospitalier.

Le difficile passage à la caisse

Après les problèmes d’obtention de documents, c’est celui du paiement qui s’est posé. Dans un mail daté du 16 décembre, Richard Barthes demande de « revoir à la baisse » la proposition du cabinet d’expertise. Ce dernier avait proposé deux fourchettes, une haute (180 jours) et une basse (129 jours), pour 1 800 euros par jour d’intervention, sans compter les frais de déplacement (11 481 euros). Soit un total de 243 681 euros pour 129 jours, ou 335 481 euros pour 180 jours. Trop cher, tranche Richard Barthes, qui explique que cela équivaut à « la création d’une dizaine de postes d’infirmières » sur l’année. Et pourtant, à partir de la date de saisie du cabinet Addhoc, la direction de l’hôpital avait 15 jours pour contester ses tarifs ou sa légitimité. « Ce qu’ils n’ont pas fait », selon un des consultants.

Rentabilité avant tout

Mais pourquoi la situation va-t-elle si mal au sein du CHU de Toulouse ? Pour Addhoc, le constat est simple : le débat de la santé publique n’est pris que sous l’angle économique. « Les effectifs sont calculés en fonction de l’activité et de la rentabilité générée par un pôle », explique un des experts. Et ces logiques économiques et financières avancent, depuis un ou deux an(s), « à visage découvert ». « Avant, les directions se cachaient derrière de jolis mots, ajoute-t-il.. Maintenant, les termes “rentabilité” et “performance” sont souvent prononcés »…

« La grande nouveauté, c’est la réduction des effectifs : on ne vise plus un travail de qualité », continue le consultant Addhoc. En janvier 2017, la CGT assurait que 200 postes seraient supprimés sur le CHU de Toulouse en deux ans, ce que conteste la direction. L’épanouissement des salariés ? La direction du CHU de la Ville rose ne s’en cache pas : « ce qui importe, c’est le soin au patient ». Quelles que soient les conditions de travail, donc. « Nous avons une obligation d’assurer la continuité des soins, 24h/24 et 7j/7 », enchaîne-t-elle.

Les réductions de postes provoquent inévitablement des mutations de personnel. La direction hospitalière précise que « les mutations ne se font qu’au sein d’un même pôle ». Il y a par exemple cinq unités différentes au sein du service cardiovasculaire, et les employés de ces unités peuvent éventuellement être permutables. « On mutualise en respectant les compétences et certains salariés sont volontaires. Et ça nous évite de rappeler le personnel en repos », assure-t-elle. Certes, mais il est « illégal » d’appeler un salarié en jour de repos, pour le faire travailler, rappelle la CGT, en citant l’article D3141-1 du Code du travail.

Le problème de la formation des dirigeants d’hôpitaux

Pour le cabinet Addhoc, le problème prend son origine bien plus loin, jusque dans la formation des dirigeants d’hôpitaux. « Ils viennent tous de Rennes [l’Ecole des hautes études en santé publique, EHESP, NDLR]. Ils sortent aliénés de cette formation et sont persuadés que tout n’est qu’une lubie du syndicat », explique-t-il. Les consultants mettent également en avant le point faible de la direction : « Ils ne savent pas ce qu’il se passe sur le terrain, leur vision est faussée. Ils n’ont que les remontées hiérarchiques pour se faire une idée », analysent-ils.

Extrait de convocation disciplinaire.
Extrait d’une convocation disciplinaire.

Aujourd’hui, le dialogue entre la direction et les syndicats semble au point mort. La première déplore que « les expertises deviennent le nouveau mode de dialogue », quand les seconds agitent leurs convocations disciplinaires en criant à l’injustice.
« Ils arrivent dans l’hôpital des enfants et empêchent le service de fonctionner. Il faut mettre un terme à cet agissement », appuie la direction du CHU. Sourire en coin, Pauline Salingue lit les motifs quasi-kafkaïens de la convocation disciplinaire : « vous arrivez en groupe dans la salle de soins de l’unité de chirurgie pédiatrique C2, sans préavis auprès de Mme G., cadre de santé, pour lui présenter des revendications ». Elle s’arrête, puis rigole : « nous sommes syndicalistes, c’est un peu notre rôle de revendiquer des choses, même sans prévenir ».

Extrait d'une convocation disciplinaire.
Extrait d’une convocation disciplinaire.

Assise devant sa table en bois, Pauline Salingue reste déterminée, malgré la fatigue accumulée. « Tous les jours, j’entends des collègues dire que, s’ils n’avaient pas leur famille, ils se suicideraient. Nous, on n’a pas envie de laisser les gens crever », souffle-t-elle, avant d’attraper sa fille par la main et de filer à une énième réunion syndicale.

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