A l’hôpital, souffrances contre souffrances


1er mars 2011, par Friture Mag

En continuité de l’Hôpital des Enfants, l’Hôpital Paule de Viguier à Toulouse ouvert depuis le 25 Mars 2003, offre des conditions d’accueil et de soins qui permettent une prise en charge globale de la mère et du nouveau-né. Au coeur du CHU de Purpan, ce grand navire aux allures modernes, est cependant le théâtre quotidien du mal-être grandissant des personnels soignants. Rencontre et discussion avec Nasahia (Secrétaire du CHSCT et déléguée CGT), Julien (délégué CGT), Emilie et Céline (jeunes infirmières non syndiquées) qui dressent le constat d’une dégradation des conditions de travail, due notamment à une mauvaise gestion du passage aux 35 Heures.

Nasahia : « Le constat est unanime et sans contestations possibles : la situation dans l’hôpital public se dégrade constamment pour les personnels. Nous sommes au-delà du mal-être et cela empire. Les agents font aujourd’hui partie de la première profession où le taux de suicide est le plus important (chiffres de l’Institut de Veille Sanitaire). La dégradation des conditions de travail entraîne une souffrance, physique et psychique et se traduit par un malaise général. Pour moi, la cause est évidente : le passage 35 H a été catastrophique. Ici, on parle plus d’annualisation du temps de travail, puisque il est fréquent, mais à la limite du légal, de travailler 12 H par jour. Le problème, c’est que ce passage aux 35 H ne s’est pas traduit par des embauches supplémentaires. Résultat : les agents sont sur des rythmes infernaux et constamment sur la brèche.

Emilie : aujourd’hui, j’ai par exemple fait une heure de plus… mais ici, on ne pointe pas, j’aimerais bien. J’ai l’impression parfois de travailler à la chaîne, de faire de l’abattage. C’est très frustrant et surtout très préjudiciable pour le côté relationnel, au-delà de la charge de travail, c’est cette perte de relation avec les patients qui me touche le plus.

Julien : je confirme… les anciens nous disent qu’avant il y avait beaucoup plus la possibilité de donner plus d’attention au prendre soin, aux patients lourds, au suivi.

Emilie : j’ai parfois le sentiment de « faire vitrine », de devoir sourire tout le temps… Il me semble pourtant que le but des 35 H était d’embaucher, non ?

Nazahia : nous sommes dans une discipline qui n’est pas « rentable ». avec le désengagement progressif de l’Etat, la baisse du financement par la Sécu, la récente réforme Bachelot, celle des Agences Régionales de Santé, l’argent va principalement vers des services qui rapportent… C’est pour cela que nous sommes en sous-effectif, on est devenu une variable d’ajustement et les méthodes de management des équipes se sont peu à peu adaptées à cette situation.

Emilie : je vois souvent et de plus en plus des filles qui pleurent, qui sont en arrêt de travail. C’est là que l’on se rend compte et qu’on évalue ce mal-être, car dans les équipes, la solidarité est primordiale. J’ai l’impression que les infirmière puéricultrices cadres jouent sur cette solidarité nécessaire pour nous faire culpabiliser. On est pressées comme des citrons, mais on a pas le droit de se plaindre… c’est encore plus éprouvant. Les burn-out, les arrêts de travail, le zèle de certains qui en découle et détruit les relations dans les équipes, c’est çà l’évaluation de la souffrance dans le milieu hospitalier. Ne pas voir tout cela, c’est être aveugle, ou totalement indifférent.

Céline : je le constate aussi dans mon équipe. Toutes les filles ne vont pas à la même vitesse et on tient toutes à la cohésion des équipes. Face à cette situation créée artificiellement, on nous demande en plus de nous investir dans des groupes de travail… Honnêtement, je suis célibataire et sans enfants, je veux bien m’investir, mais là, ça devient de la folie. Dans le même temps, on nous propose de plus en plus des heures supplémentaires, j’ai une collègue qui en est à 100 H non payées… J’avais demandé au mois de janvier de passer à 80 % et de profiter donc un peu de ces heures supplémentaires… j’ai vite changé d’avis.

Nasahia : dans le même temps le recours à l’intérim fait partie de la stratégie globale. Au CHU de Purpan, 1, 5 millions d’Euros sont consacrés au budget intérim, c’est énorme. Une agence spécialisée (Quick médical) est de plus en plus sollicitée. Quand on voit que les primes de travail de nuit pour les infirmières sont ridicules (80 euros pour 15 jours), on se dit que l’intérim a de beaux jours devant lui…

Julien : et pendant ce temps-là, aucune réflexion sur « L’arbre des causes » de cette situation. Pas d’ergonome à Purpan, les médecins du travail qui sont trop peu nombreux pour mettre les pieds ici. En tant que CHSCT nous alertons en posant des « droits d’alerte » pour signaler un risque grave, le cas d’un agent en grande difficulté.

Emilie : les entretiens individuels annuels et personnalisés ne sont plus que des évaluations sur le savoir-être et non le savoir-faire. On nous parle de ponctualité, de tenue, de dress-code, d’ambiance…Comme dans le privé, quoi. Moi, j’ai vu un médecin du travail, on m’a dit que c’était fou d’être dans mon état à 26 ans.

Céline : malgré tout, je n’irai jamais bosser dans le privé, c’est pire. Ici, on bénéficie encore du côté universitaire et de la formation continue, même si il est encore plus difficile de grimper dans l’ascenseur social.

Nasahia : à l’hôpital, lorsque la solidarité devient une charge de travail supplémentaire, c’est le coeur de notre métier qui ne bat plus.

Propos recueillis par Christophe Abramovsky et Philippe Gagnebet

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