Le Pr Grimaldi sonne le tocsin


Le Quotidien du Médecin du : 01/10/2010

Le Mouvement de défense de l’hôpital public (MDHP) remobilise ses troupes. En guerre contre la politique budgétaire menée dans les hôpitaux, refusant de prendre acte de la place désormais réservée aux médecins dans la gouvernance des établissements, son président, le Pr André Grimaldi, explique au « Quotidien » l’enjeu de l’AG qu’il réunit à 18 heures.

LE QUOTIDIEN – Le Mouvement de défense de l’hôpital public (MDHP) organise aujourd’hui une nouvelle AG. Qui y est convié et quel en est l’ordre du jour ?

Pr ANDRÉ GRIMALDI – C’est une assemblée générale ouverte. Y sont conviés les gens de l’AP-HP [Assistance publique-Hôpitaux de Paris], les médecins en premier lieu et aussi les personnels – les cadres de santé, par exemple, sont souvent représentés à nos AG. Quant à l’ordre du jour, il tient en trois points : nous allons faire un état des lieux de la situation, nous aurons un débat, puis un appel et une motion seront soumis au vote.

Quels sujets retiennent votre attention ?

Nous demandons un vrai débat national sur la santé. Regardez le déficit de la Sécu, le rôle accru des mutuelles, les renoncements aux soins, les restrictions budgétaires, la convergence tarifaire… On est en train de changer de système par petits bouts, sans le dire ! Il serait temps d’en débattre. Qu’est-ce qui relève de la solidarité nationale et qu’est-ce qui n’en relève pas, quelle part de la richesse nationale les Français sont-ils prêts à payer pour la santé ?

Ensuite, à l’AP, il s’agit de s’interroger : quelles sont les décisions à prendre, compte tenu du fait que le président de la CME avait annoncé qu’il ne tolérerait pas que des postes soient supprimés sans justification médicale et que si cela devait arriver, il démissionnerait de sa présidence – après quoi des centaines de médecins avaient dit : « Si le président le fait, nous démissionnerons à notre tour de nos fonctions administratives » ? Or nous voilà à l’automne 2010. Le budget (prévisionnel !) vient d’être « décidé » par le directeur (et non plus voté) pour l’exercice en cours, avec près de 800 suppressions d’emplois venant s’ajouter aux 1 000 de l’an dernier et annonçant la suite. Le directeur de la politique médicale, le Pr Jean-Yves Fagon a démissionné. Le président de la CME, le Pr Coriat, doit-il maintenir son engagement et les autres le suivre  ? Nous l’avons invité à notre AG. Viendra-t-il… ?

Le budget de l’AP-HP affiche un lourd déficit (200 millions d’euros). Comment expliquez-vous cette situation  ?

On va vers le tarif unique entre hôpitaux publics d’une part et entre l’hôpital et les cliniques privées d’autre part. Cette idée a été appliquée en Allemagne avec des résultats édifiants – 2 CHU ont été vendus au secteur privé. Mais quelle pertinence cela a-t-il de comparer la Pitié-Salpêtrière à la clinique d’en face  ? Ou bien de comparer cette même Pitié avec un petit hôpital public, neuf, moderne  ? Si l’on regarde les choses d’un peu près, tous les établissements en déficits sont les gros CHU et en tête Lyon, Marseille et Paris. Alors ou bien on y a mis les directeurs les plus nuls, ou bien il y a là un problème structurel. La taille de ces hôpitaux – la Pitié, c’est une ville  ! –, la vétusté de leurs locaux…, tout cela peut occasionner quelques coûts. Et je ne parle pas, à l’AP, du nombre de médecins détachés à la HAS [Haute Autorité de Santé] ou dans les ministères… Et puis il y a l’enveloppe budgétaire nationale des hôpitaux (ONDAM), avec laquelle les pouvoirs publics ne sont pas très francs. Le gouvernement aurait le droit de dire « Je veux réduire les dépenses. Les CHU de Lyon, Marseille et Paris doivent réduire leur activité et en conséquence leurs personnels » mais ce n’est pas ce qu’il fait. Que penser d’un ONDAM [objectif national des dépenses d’assurance-maladie] à 2,8 %, quand on sait que les charges d’ores et déjà programmées – la facture de gaz, les hausses de salaires, l’entretien, les mises aux normes… – sont en hausse de 3,5 % ? Les hôpitaux sont mis en déficit via un prix administré. Pour rester en équilibre il faut augmenter l’activité à moyens constants et donc réduire la qualité, aggraver les conditions de travail, provoquer une augmentation des arrêts de travail, jusqu’à la rupture comme on l’a vu au CHU de Nantes où les blocs opératoires ont du être fermés pendant trois semaines.

LA LOGIQUE BUDGETAIRE AVANCE AVEC UNE BRUTALITE TERRIBLE

Que préconisez-vous  ?

Nous avons maintenant un problème médical et de santé publique. La médecine bouge et il faut s’y adapter. On a beau courir, on est en retard. On passe à la chirurgie ambulatoire, par exemple, mais cela ne se produit pas sans heurts quand le malade rappelle parce qu’il est rentré chez lui trop tôt ou bien parce qu’on installe cette activité dans des locaux inadaptés. On fait du bricolage. Qui pilote ce grand chantier  ? Est-ce qu’il faut sortir d’HEC pour mener cette politique  ? Ma conviction est qu’il faut une politique de modernisation-restructuration médicale permanente avec des médecins ayant une réflexion de santé publique qui s’y consacrent à plein temps.

Elle n’existe pas à l’AP-HP  ? L’institution compte pourtant, outre une CME, des CCM (comités consultatifs médicaux), une direction médicale…

Ce dont nous avons besoin, et nous allons le dire à la nouvelle directrice générale de l’AP, c’est d’une direction de la politique médicale structurée, travaillant en permanence pour la CME, laquelle ne doit pas fonctionner seule. Elle doit travailler avec les communautés des sites hospitaliers, les collégiales des différentes disciplines et les doyens. Or que voit-on depuis deux ans  ? Une politique de coups quand ce n’est pas de clans, sans méthode, sans rigueur, sans transparence et qui a pour beaucoup consisté à dresser vent debout les communautés concernées. Prenons par exemple ce qui s’est passé pour l’hôpital Trousseau. Il y a deux ans, la direction de l’AP-HP se félicitait d’implanter une grande maternité de niveau 3 à côté de toute l’activité spécialisée de cet hôpital. Et puis tout à trac, il faut supprimer la pédiatrie spécialisée pour remplir Necker. Protestation, mobilisation. On revoit la copie. On n’enlèvera que la moitié. De fil en aiguille, le président de la République à qui l’on a glissé que l’opération était politiquement risquée suspend l’affaire. Que d’énergie gaspillée  !

Précisément, un des conseils qui aurait été donné à Mireille Faugère, nouvelle patronne de l’AP-HP, est de se garder des mandarins « visiteurs du soir » de l’Élysée ou du ministère de la Santé. Est-ce avisé  ?

Le problème est qu’il n’y a plus de mandarin, que la loi HPST [Hôpital, patients, santé et territoires] a cassé la communauté médicale qui commençait à s’installer à côté du directeur général, mais que la méthode, effectivement, n’a pas changé : comme les médecins sont incontournables, vous les retrouvez avec leur carnet d’adresse, leurs numéros de téléphone.

Il faut qu’il y ait une communauté des médecins qui fonctionne avec des principes, une méthode, qui fasse par écrit des propositions et contre-propositions, qui anime le débat, et participe aux décisions. L’AP-HP, c’est immense. Faire marcher une telle boutique sans s’appuyer sur les médecins est impossible. La logique budgétaire avance avec une brutalité terrible et à la fin des fins, si on continue comme ça, sans mener une politique médicale et hospitalo-universitaire de haut niveau, et sans investissements sur le bâtiment à la hauteur (et des experts chiffrent l’investissement nécessaire à la rénovation du bâti de l’AP à 500 millions d’euros par an sur dix ans  !), la question va immanquablement surgir : à quoi cela sert-il de maintenir l’AP-HP  ? La communauté médicale est donc au pied du mur.

› PROPOS RECUEILLIS PAR KARINE PIGANEAU

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