« Gardarem Notre-Dame-des-Landes »


par Thomas Belet

Photos Thomas Belet

Apparu au milieu des années 60, le projet d’aéroport au Nord de Nantes est antérieur au projet d’extension de la base militaire du Larzac. Dès les années 70, les deux luttes ont fait front commun et ne cessent de rester en lien dans l’espoir de gagner une seconde victoire, contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Le week-end dernier, parmi les dizaines de milliers de manifestants, ils étaient nombreux en provenance du plateau historique. Reportage.

 

Samedi 17 novembre, Notre-Dame-des-Landes, Loire-Atlantique. Près de 40 000 personnes selon les organisateurs déferlent dans le bocage nantais pour clamer leur opposition au projet d’aéroport. Derrière la quinzaine de tracteurs en tête de cortège, dont l’un aux couleurs de l’Occitanie, le groupe de « Zadistes » avance d’un pas déterminé (« Zadiste » est le nom donné aux occupants installés sur le territoire de la « Zone d’aménagement différé », rebaptisée « Zone à défendre »). Quelques mètres plus loin, les panneaux Millau et les banderoles à l’effigie du Larzac sont nombreux. Et pour cause. Deux cars sont spécialement venus de Millau pour l’occasion. Sans compter les personnes qui sont montées par leurs propres moyens depuis l’Aveyron. Les luttes de Notre-Dame-des-Landes et du Larzac sont communes, indissociables.

Au milieu du groupe, un homme aux longues moustaches fume la pipe et canalise l’attention des médias. Figure des squatteurs du mouvement du Larzac entre 1972 et 1981 (date de l’arrêt définitif du projet par François Mitterrand), le désormais député européen José Bové est plusieurs fois venu apporter son soutien aux opposants du projet de Notre-Dame des Landes, bien que l’homme ne soit pas en odeur de sainteté chez tous les occupants de la ZAD. Les raisons sont à chercher du côté politique. Plusieurs dérapages verbaux des élus écologistes sur les occupants de la ZAD ont encore du mal à passer auprès des militants. Lui préfère se souvenir des liens vieux de quarante ans qui unissent les deux luttes : « Cela fait quarante ans qu’on est dans le même combat ensemble. En 1973 (voir la vidéo), les gens de Notre-Dame-des-Landes sont venus nous soutenir au Larzac, ils ont toujours été à nos côtés. Et puis, quand le projet d’aéroport a recommencé dans les années 90, on a repris contact de manière plus régulière afin de réfléchir ensemble à la stratégie à adopter, qu’elle soit juridique, militante… C’est une même réalité. Le Larzac il y a quarante ans était un grand projet inutile, mais déclaré d’utilité publique. Aujourd’hui Notre-Dame-des-Landes est un grand projet déclaré d’utilité publique, mais dont on sait très bien qu’il est inutile et aberrant ».

Un pont créé avec Bernard Lambert dès 1973

Né au début des années 60, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est même antérieur à celui d’agrandissement de la base militaire du Larzac. Aussi, lorsque les agriculteurs du bocage nantais entendent parler de ce qui se passe au sud de l’Aveyron, une mobilisation commence à s’organiser pour descendre au Larzac autour de la personne de Bernard Lambert. Un pont est créé. Aujourd’hui encore, tous les anciens du Larzac n’oublient jamais de rappeler la mémoire de Bernard Lambert (né en Loire-Atlantique en 1931 et décédé en 1984). « C’est Bernard Lambert qui a été à l’initiative du premier rassemblement sur le plateau en 1973. Ça coule de source qu’on était aussi partie prenante de ce combat avec les paysans. D’une part parce que ça nous rappelle aussi notre lutte, mais surtout parce que nous n’en serions pas là si nous n’avions pas été soutenus pendant plus de dix ans par des comités de lutte et toutes sortes de gens. C’est aussi ce que j’appelle le retour de solidarités », explique Marisette Tarlier, une des figures des agriculteurs du Larzac aux côtés de Léon Maillé ou du couple Burguière.

Au début des années 70, Bernard Lambert est alors éleveur avicole. Les paysans du Larzac commencent à s’organiser pour contester le projet d’extension de la base militaire. Une marche vers Paris est organisée en tracteur, mais les paysans sont arrêtés à Orléans. « Bernard a de suite appelé des amis du Loiret pour leur fournir d’autres tracteurs et qu’ils puissent finir leur trajet », se souvient Marie-Paule Lambert (voir la vidéo), la veuve de Bernard Lambert, qui vit aujourd’hui à Toulouse. « C’est à partir de ce moment-là que Bernard a décidé de se mobiliser en leur faveur. Il s’est dit ‘Puisque les agriculteurs du Larzac ne peuvent pas monter à Paris, nous allons organiser une marche des agriculteurs de France vers le Larzac’. Nous n’aurions jamais pensé qu’autant de gens se seraient mobilisés ! ». Samedi dernier, Marie-Paule Lambert a également fait le déplacement à Notre-Dame-des-Landes, « en soutien à la lutte que mènent les agriculteurs pour défendre leurs terres ».

Comme au Larzac…

Sur place, la résistance est organisée, entre occupants-squatteurs et agriculteurs « de souche ». Pour Michel Tarin, agriculteur aujourd’hui retraité et directement concerné par l’expropriation, la force de la lutte est certainement dans cette communion entre personnes de divers horizons. « Le préfet ou d’autres voudraient nous diviser sous le prétexte qu’on aurait des conceptions ou des modes de vie différents, mais pour nous le message est très clair. Il faut remettre la société à l’endroit, parce qu’elle marche vraiment à l’envers des fois. On peut avoir des modes de vie différents et vivre en harmonie ensemble. Ça se passe très bien entre nous, et il n’y a pas de souci de ce côté-là. Ils ne nous divisent pas et ils ne nous diviseront pas ». Comme au Larzac, la contestation part d’une lutte contre la destruction des terres agricoles, mais ne s’y limite pas. Les critiques sont à l’encontre d’une manière d’agir et de penser qui dépasse le simple cadre de l’aéroport. Comme au Larzac, des personnes venues de différents horizons se côtoient sur un même territoire. La cohabitation n’est pas toujours aisée, mais de nouvelles expérimentations de vie en communauté sont menées chaque jour sur place. Agriculteurs et occupants sont désormais dans la même situation d’illégalité depuis l’ordonnance d’expropriation qui a été prise au mois de février pour tous les habitants de la ZAD. Comme au Larzac, les agriculteurs pensent à l’après-projet, et à installer de manière durable de nouvelles personnes sur leurs terres pour redynamiser le secteur agricole dans la région. Comme au Larzac, des comités de lutte se créent un peu partout en France (ils seraient une soixantaine à ce jour). Comme au Larzac, l’affaire est devenue une affaire d’Etat, même si il ne s’agit pas dans ce cas précis d’un projet militaire. Reste une inconnue qui réside dans la temporalité des décisions politiques qui seront prises, face à la détermination des agriculteurs et des zadistes qui, pour l’heure, semble inébranlable.

Le point sur la situation sur place Depuis la manifestation de réoccupation du 17 novembre dernier, l’activité bat son plein sur la « Zone à défendre ». Plusieurs centaines de personnes travaillent quotidiennement à la reconstruction de nouvelles habitations, essentiellement en bois de récupération, afin de tenir dans la durée. Plus que des cabanes, il s’agit ici de véritables constructions, isolées à la paille, et construites avec l’aide de charpentiers professionnels. Une cuisine, des sanitaires, une salle de réunion et des maisons d’habitation sont actuellement en chantier. Un système de chauffe-eau alimenté par un feu de bois a même été mis en place pour fournir de l’eau chaude aux sanitaires. La solidarité qui règne sur place est assez unique à si grande échelle. Chaque jour, de nouvelles personnes affluent à la Vache Rit, lieu emblématique de la résistance au projet d’aéroport pour apporter des soutiens, qu’ils soient matériels ou humains. Les agriculteurs des alentours apportent de la nourriture, d’autres apportent des vêtements chauds, d’autres encore du matériel de construction. Les collectifs de soutien ne cessent de se monter un peu partout en France et dans la région pour relayer les actions qui ont lieu dans le bocage nantais contre le projet d’aéroport, dont le groupe Vinci serait le gestionnaire… Les occupants craignent chaque jour une nouvelle intervention des forces de l’ordre pour continuer les destructions qui ont débuté au milieu du mois d’octobre. Le matin du 23 novembre, près de 500 gendarmes ont été mobilisés pour tenter d’évacuer une nouvelle fois les campements.

  • Toutes les informations sont disponibles sur le site http://zad.nadir.org/ et sur le site de l’Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes http://acipa.free.fr/
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