Le long XXe siècle d’Eric Hobsbawm a pris fin…


Médiapart.fr | 01 octobre 2012 | Par Joseph Confavreux

 

L’historien et figure de la gauche britannique, Eric Hobsbawm, est mort lundi 1er octobre à l’âge de 95 ans. Né à Alexandrie l’année de la Révolution russe, d’un père britannique et d’une mère autrichienne, Eric Hobsbawm a grandi à Vienne puis à Berlin avant d’émigrer à Londres à l’âge de quinze ans, après la mort de ses parents.

Étudiant à Cambridge avant guerre, il rejoint rapidement le Parti communiste de Grande-Bretagne qu’il ne quittera que quelques mois avant son auto-dissolution en 1991, tout en restant une des figures du marxisme intellectuel, engagé à la fois dans ses écrits et dans la cité.

Il commence son travail d’historien en étudiant le banditisme, analysé comme une réaction aux transformations subies par des sociétés rurales et met en avant, en Chine ou dans l’Italie du Sud, l’existence des « bandits sociaux », rebelles proches de la figure de Robin des Bois.

C’est à partir de cette étude qu’il s’intéresse, plus généralement, aux modes de contestation et de résistance qui apparaissent en particulier dans les moments de bouleversements économiques et sociaux, à l’instar des Luddites qui protestèrent, en brisant des machines notamment, contre les nouvelles conditions imposées aux ouvriers britanniques par la révolution industrielle.

Mais Eric Hobsbawm est surtout célèbre pour ses grandes synthèses sur le XIXe et le XXe siècle. Il a d’abord publié trois volumes pour couvrir ce qu’il a appelé « le long dix-neuvième siècle » : L’Ère des révolutions 1789-1848, L’Ère du capital 1848-1875, L’Ère des empires 1875-1914. Puis, ensuite, un autre ouvrage, devenu un best-seller mondial, qui traite du « court vingtième siècle » et s’intitule L’Âge des extrêmes. 1914-1991.

C’est d’ailleurs le débat qui a entouré la traduction, tardive, en français de ce livre, qui a fait connaître au grand public l’historien britannique de ce côté de la Manche. L’ouvrage n’a en effet été publié qu’en 1999, coédité par les éditions belges Complexe et Le Monde diplomatique, après que les éditeurs des précédents ouvrages d’Eric Hobsbawm, Gallimard et Fayard, l’eurent refusé. Dans sa préface à l’édition française, Eric Hobsbawm ironisait sur cette anomalie des éditeurs français qui « à la différence des éditeurs de Lituanie, de Moldavie et d’Islande n’ont apparemment pas jugé possible, ou souhaitable, de traduire le livre dans leur langue ».

La polémique s’était alors réduite à la question de savoir si les éditeurs français avaient refusé ce livre par antimarxisme déplacé ou si Hobsbawm proposait une lecture trop partiale et militante du XXe siècle. En réalité, le livre cristallisait les tensions à la fois sur la manière d’écrire l’histoire du XXe siècle et sur la façon dont on pouvait penser le communisme et les totalitarismes après 1989.

Difficile à digérer

Si le refus de Pierre Nora de le publier aux éditions Gallimard au prétexte que ce « livre risquait d’apparaître dans un environnement intellectuel et historique peu favorable » a été maladroit, il ne s’agissait pas pour autant d’un « maccarthysme éditorial », tant on pourrait égrener les livres importants de sciences humaines anglo-saxons qui ont mis trop de temps à être traduits en français, au premier rang desquels il faudrait citer La Grande Transformation, de Karl Polanyi. Même l’historien Krzystof Pomian, qui avait fait un compte-rendu très critique de 25 pages de L’Âge des extrêmes dans la revue Le Débat, en 1997, concluait que nul ne pourrait « écrire désormais une histoire du XXe siècle sans prendre position face à ce livre ».

Mais L’Âge des extrêmes demeurait alors un livre difficile à digérer dans le champ éditorial français, pour deux raisons. Sa forme en faisait un objet non identifié propice aux rejets épidermiques comme aux adhésions enflammées. Il ne s’agissait en effet ni d’un ouvrage général facilement accessible, ni d’un travail issu de recherches de première main, mais plutôt d’une somme érudite et personnelle, située entre le manuel de très haut niveau et l’essai singulier, où l’auteur mêlait parfois des souvenirs personnels à l’histoire.

En outre, il venait contredire la vision alors dominante du marxisme portée par la publication, en 1995, du livre de François Furet, Le Passé d’une illusion, paru chez Laffont-Calmann-Lévy. L’ouvrage d’Eric Hobsbawm, historien mondialement reconnu, était suspect en raison de son engagement marxiste continu au cours du XXe siècle. Son livre rendait pourtant compte clairement des crimes de l’autocratie stalinienne comme des horreurs de la Chine de Mao et n’était pas « procommuniste », même s’il aurait mérité certaines nuances, comme sur la responsabilité américaine dans la guerre froide perçue comme trop univoque.

Mais Hobsbawm se voyait alors reprocher de ne pas employer le terme de « totalitarisme » pour qualifier le régime russe. En réalité, l’historien voulait surtout refuser l’équation nazisme = stalinisme = communisme, non pour exonérer Staline et le régime soviétique de ses crimes, mais pour démontrer que le communisme et le national-socialisme, bien qu’ayant emprunté à un moment de l’histoire des formes totalitaires similaires, ne procédaient pas de la même origine politique.

Le débat suscité par L’Âge des extrêmes se situait donc finalement au cœur des deux illusions qui marquent encore notre lecture du XXe siècle. Hobsbawm était parfois tenté par l’illusion rétrospective qui rêve d’une Révolution d’Octobre sans Staline, parce qu’au fond, il acceptait très difficilement qu’un progressisme politique ait pu déboucher sur une barbarie, tout en reconnaissant que les crimes soviétiques ne sont pas uniquement dus à la personnalité de Staline. Mais l’historien britannique voulait aussi résister à l’illusion téléologique qui consiste à disqualifier l’idée communiste dans son ensemble à l’aune de l’effondrement moral, politique et économique de l’URSS. Il faut toujours être conscient, rappelait-il alors, que l’histoire est trop souvent l’histoire de ceux qui ont gagné, et que la victoire politique et idéologique du libéralisme n’est pas synonyme de sa supériorité indépassable.

Eric Hobsbawm aura vécu assez longtemps pour connaître le succès éditorial de L’Âge des extrêmes et son appropriation par une grande partie de ceux qui se dressent aujourd’hui contre les dégâts du capitalisme financier et de l’idéologie ultralibérale.

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