Le suivi psychiatrique par des infirmiers libéraux


tourne court à Toulouse.

Source : lemonde.fr

Toulouse Envoyée spéciale – Etait-ce une vraie, ou une fausse bonne idée ? A Toulouse, des infirmiers libéraux se sont spécialisés dans les soins aux malades souffrant de troubles psychiatriques, parfois livrés à eux-mêmes à domicile après une hospitalisation. Ils répondaient ainsi à un besoin non couvert d’une visite régulière de ces patients vulnérables. La formule, innovante, a pourtant mal tourné.

Détectant des dérives, notamment financières, la Caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM) de Haute-Garonne a stoppé -l’initiative. Une enquête préliminaire a même été ouverte par le -parquet, visant l’un des cabinets. Mais avec l’arrêt des visites, de nombreux malades, qui étaient vus à domicile ou dans la rue, sont laissés pour compte. Ils s’étaient pourtant habitués à cette prise en charge.

C’est fin 2006 que Pierre Malgouyres, formé à la sociologie avant de devenir sur le tard infirmier, a créé le cabinet Saint-Alban, qui fait l’objet de l’enquête. Il propose alors des « soins infirmiers », dans le but d’éviter les hospitalisations régulières de ces malades au long cours, parmi lesquels des schizophrènes. Cela passe par un « ancrage dans le quotidien » fondé sur le dialogue : les infirmiers délivrent les médicaments, s’inquiètent aussi de l’hygiène, de l’alimentation, s’enquièrent du programme de la journée… Un suivi qui rassure les patients comme les familles.

Généralistes, psychiatres privés et publics ont prescrit ces soins. Le bouche-à-oreille a fonctionné. Peu à peu, le cabinet est passé d’un à dix-huit infirmiers. Jusqu’à deux cents patients ont été suivis. D’autres cabinets infirmiers lui ont emboîté le pas. Un système dérogatoire de spécialisation en psychiatrie s’est ainsi installé dans le paysage.

La CPAM a fini par s’en inquiéter. Fin 2010, par courrier aux infirmiers et aux médecins, elle s’est opposée au procédé, arguant que les malades sont déjà suivis hors hôpital par les infirmiers du secteur de psychiatrie publique. Elle rappelle par ailleurs que les libéraux ne peuvent leur délivrer des soins infirmiers à 15 euros la visite, mais juste des médicaments pour 3,15 euros. Une analyse contestée par lesdits infirmiers. Considérant que le tarif de 3,15 euros est insuffisant pour gagner leur vie, beaucoup arrêtent peu à peu.

Mais il n’y a pas que la question tarifaire. Des abus ont été détectés : plusieurs passages par jour facturés pour un seul effectué, visites rapidement expédiées… Des dérives ont été signalées à l’hôpital psychiatrique toulousain Gérard-Marchant : certains des soins infirmiers ont été poursuivis plusieurs mois à partir d’une seule prescription. Des visites ont été facturées alors que les patients étaient hospitalisés.

« Il ne faut surtout pas mettre tout le monde dans le même sac. Dans cette histoire, il y a des gens honnêtes, d’autres non », nuance le docteur Patricia Parry-Pousse, présidente de la commission médicale de l’hôpital. Les soins prodigués aussi posent question, comme le fait que des visites aient pu être systématiquement quotidiennes : « Il s’agit de maladies difficiles, les familles sont donc souvent désemparées. S’il est important de soutenir les patients, il ne faut pas les rendre dépendants. »

« Nous étions dix-huit, il y avait deux cents patients. Il est possible qu’il y ait eu des problèmes mais personne ne nous a jamais appelés. Que l’on me signale des cas précis et nous regarderons ce qui a pu se passer », rétorque Pierre Malgouyres, amer. Y a-t-il eu concurrence entre la psychiatrie publique et ces -libéraux, qui en étaient parfois issus ? Le fondateur du cabinet Saint-Alban parle de complémentarité : « Les infirmiers de secteur font un travail d’ordre thérapeutique, -plutôt hebdomadaire. Nous, nous recentrons le patient sur la vie quotidienne, et on les voit sept jours sur sept. »

Début avril, son cabinet suivait encore seize patients. Aujourd’hui, tous les infirmiers sont partis. Mais il espère encore pouvoir convaincre la CPAM de l’intérêt de l’activité lors d’un rendez-vous fixé courant mai. Il faut dire que la décision de la tutelle a plongé des malades suivis dans le désarroi.

L’un deux, Houari, affirme que les visites lui faisaient « du bien » pour « parler de ses inquiétudes à quelqu’un de connu ». « Sans cela, je serais à l’hôpital psychiatrique, et j’ai assez donné », affirme le jeune homme, qui vivait encore dans la rue il y a quelques mois. Nathalie (son prénom a été changé), une jolie mère de famille « en décompensation schizophrénique stabilisée », déplore elle aussi l’arrêt des visites. « J’étais dans l’inertie, les infirmiers m’ont redynamisée. Et maintenant ? »

La porte n’est toutefois pas close. Caisse primaire et psychiatres ne se disent pas hostiles à une évolution des suivis. « Mais on ne peut pas s’autodéclarer innovant sans caution scientifique ni évaluation », juge le docteur Jacques Bez, chef du service médical de la CPAM de Haute-Garonne. « Il faut sortir du flou, moraliser le système et organiser un travail avec les psychiatres », propose le docteur Parry-Pousse. Une réflexion est lancée par l’agence régionale de santé entre divers acteurs, dont des infirmiers libéraux.

Laetitia Clavreul

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